mercredi 15 juin 2016

Me voilà réveillé dans ce manoir glauque - Version Vincent


Me voilà réveillé dans ce manoir glauque où la chaleur s'évapore en un clin d’œil. Le chat patibulaire a une fourrure rousse. Il me regarde d'un air de hibou déboussolé. Je me lève doucement dans le silence sourd de ce lieu isolé. L'hôte du coin, un monsieur d'un âge mort semble absent de la maison. Hier soir, il m'avait semblé passablement préoccupé et m'avait accueilli sans effusion et avec une tonalité de corbeau dans sa gorge. Étrangement je sens une présence forte dans ce silence lourd. Le chat est sage malgré sa grotesque façon de me fixer. Je m'habille solennellement comme il sied à un prince de province qui découvre un pays inquiétant à travailler. J'ai dans ma poche ma carte de journaliste venu d'une ville civilisée aux vices précis. Dans cette campagne, je dois chercher un témoin clé d'une affaire tout à fait imbécile. Le dépaysement avec mes activités médiatiques sportives sont éloquentes. Je descends prudemment l'escalier craquant pour me rendre au rez-de-chaussée où je pourrai prendre un petit déjeuner rustique. Ce qui peut sembler impossible dans un pays où des ascenseurs vous cueillent et vous envolent dans une mécanique d'aplomb semble pratiquement certain dans cette maison poussiéreuse où la vieillesse des choses et leur mordant de rester en vie, laissent paraître une âme dans chaque objet. Dans ma descente, je regarde quelques tableaux d’ancêtres locaux qui semblent vifs dans le fond noir de la peinture. Je reconnais à peine le lieu où hier soir dans la nuit d'hiver j'étais parvenu à entrer. Alors que je m'apprête à me rendre au salon, une glace renvoie mon image et je me vois régnant dans ce couloir haut.

Me voilà réveillée dans ce manoir glauque Version Laurence


Me voilà réveillée dans ce manoir glauque, l’élixir a fait effet et je plante mes pieds nus sur un sol gluant et râpeux. Il fait noir, froid et l’humidité s’accroche à mes cils, je m’aventure à tâtons cherchant un moyen d’éclairer les lieux. Mes pas lourds et patauds résonnent dans la pièce. L’odeur acide du vieux propriétaire me guide. Je m’approche de lui, il émet un son – sorte de salive qui passe dans son gosier. Je ne suis pas rassurée et tous mes sens sont aux aguets dans ce quasi silence pesant. Le vieux se met alors à hurler un chant de noël hideux. C’est inattendu, ça m’a pris à la gorge, j’ai senti mes tripes se resserrer mais c’est le fond de mon pantalon que j’ai senti saisi par une chaleur mouillée. Le vieux chante de plus belle et moi je lutte mais mon corps se meut et danse, danse. Me voir là, rebelle et dansant dans ma noire culotte. J’aperçois deux ailes se plier et se déplier dans le dos du propriétaire, un halo lumineux derrière lui : « Mais vieillard ailé, danse et moque toi de ma culotte ! » Les mots sortent de ma bouche, sans que je ne le maîtrise. Et voilà le vieillard qui déploie ses ailes et s’envole au-dessus de moi. Une pluie amère et lourde tombe sur moi. Je danse, je m’élance, je suis enivrée par ce liquide chaud qui dégouline sur moi. Le halo de lumière a disparu, le vieillard a disparu et je suis seule, légère, soulagée, me défoulant dans ma danse endiablée. Je suis bien, détachée. Ma vie est là, rêvée, dans ce noir gras et rauque.

Réponse à Carole

« Je garderai mon nom », elle me l’a redit encore une fois aujourd’hui. « Je garderai mon nom » d’un air détaché, avec ce sourire impénétrable. « Je garderai mon nom » d’une manière légère mais ferme à la fois. Comment peut-elle maintenir cet aplomb, ce constat inébranlable qui résonne en moi comme un refus, une porte hermétique, une porte de prison, j’ai l’impression de ne pouvoir jamais la posséder vraiment. Une indépendance à toute épreuve, elle ne se pliera jamais à mon emprise. Comme deux êtres qui vivent côte à côte, épaule à épaule, qui regardent dans la même direction, qui empruntent le même chemin, qui partagent un quotidien mais sans jamais ne former qu’un. Deux vies parallèles où plutôt sa vie et moi son ombre. Et si je la renversais d’un geste assuré et lui crierais : « Tu m’aimes, avoues-le ! », « tu m’appartiens », « tu es mienne ». Mais je suis lâche, dominé par sa beauté froide et cruelle. Je l’aime.

Sur ce sentiment exaltant


Sur ce sentiment exaltant que j’éprouve pour l’inconnu, la nouveauté, le jamais défriché, je m’immobilise  malgré moi et ne peux faire un pas supplémentaire. Il est là pourtant, si proche de moi, celui dont le désir de possession m’a toujours obnubilée, il me regarde de sa façon qu’il a bien à lui de pénétrer dans l’âme de l’autre, au point de se sentir démasquée, à nue. Son regard a le don de me désarçonner.  Il est si puissant, qu’il serait capable de me libérer de cet état si fréquent chez moi : l’ennui. La douceur et la bienveillance qu’il me renvoie me subjuguent. Je suis comme dans un songe, incapable d’y croire. C’est bien à moi qu’il s’adresse, c’est bien vers moi qu’il s’approche. Ses mains, son odeur, son sourire m’obsèdent. J’hésite à me mouvoir, comme une statue de cire, je ne veux surtout pas faire le geste qui fera capoter mon rêve, si réel pourtant. L’immobilité m’est pénible, mes paupières n’osent se fermer, j’ai les yeux qui me tirent, les larmes qui montent sensiblement. Je ne veux pas qu’il les voit.  D’ailleurs c’est moi qui ne le vois pas venir et apposer sur mes lèvres le fin cachet du sacrement de l’amour. Ce baiser si tendre, qui s’ouvre pour se répandre en profusion liquide, en coups de langues et inspection profonde. Ma bouche est pleine de lui. Je l’avalerai tout entier, mais sitôt pensé, le voilà qui délaisse ma bouche avide pour la peau fine de mon cou. Je suis sans contrôle, il me malmène, m’emmène dans des horizons sans frontières. Je scande son nom, le beau nom de roi, le nom grave et vengeur de Dieu. Je m’affole, stupeur, béatitude, je reste indemne et bien là, debout face à lui. Je le vois s’éloigner, ne me laisser pour seul sceau seigneurial que ma tristesse.

Réponse à Yacine

Tiens, voilà la nouvelle motrice TGV de la ligne Franco-allemande. Et ben si on m’avait dit que je verrais ça de mon vivant ! Ah c’est sûr c’est pas une vieille drésine comme vous les filles !
T’as entendu Micheline, comment il nous parle l’autre face de TER toute taguée !
Oui on a les boules de voir ce nouveau TGV flambant neuf et qui tape le 320 alors que nous, on pue le gasoil depuis la naissance ! Oui, on voudrait bien aussi avoir des suspensions pendulaires pour pouvoir tordre du cul dans les virages. Et oui, on aimerait bien tracter autre chose que des wagons miteux avec la clim en panne et les toilettes bouchées.
Et toi le TER, quand tu auras fini de pisser de l’huile à chaque fois que tu voies une rame de tram onduler devant la gare, tu pourras venir causer châssis avec nous !
 
 

Sur ce sentiment nouveau

Sur ce sentiment nouveau et qui pour moi était complètement inconnu, je m’essayais soudain à une rapide introspection dont l’effet était de comprendre avec précision ce que je ressentais alors, car à dix-sept ans seul l’ennui remplissait d’habitude mes moments perdus. Or aujourd’hui, la solitude et la grisaille avaient laissé place à la douceur et à un regard lumineux qui reste encore gravé dans ma mémoire aujourd’hui. Elle était alors tout pour moi, le centre de ma galaxie. Je gravitais autour d’elle comme une lune et je me souviens que son parfum et son visage m’obsédaient encore parfois. J’hésite souvent à me replonger dans ce souvenir tant il est beau et intense. C’est comme une toile de maître, il ne reste plus qu’à apposer sa signature pour qu’il soit à tout jamais parfait. Seulement le nom de la belle me terrifie et il m’est difficile d’évoquer ici le beau nom de ma douce. Disparue peu après dans un grave accident de la route, je suis resté des années habité par une infinie tristesse.