Me voilà réveillée dans ce manoir
glauque, l’élixir a fait effet et je plante mes pieds nus sur un sol gluant et
râpeux. Il fait noir, froid et l’humidité s’accroche à mes cils, je m’aventure
à tâtons cherchant un moyen d’éclairer les lieux. Mes pas lourds et patauds
résonnent dans la pièce. L’odeur acide du vieux propriétaire me guide. Je
m’approche de lui, il émet un son – sorte de salive qui passe dans son gosier.
Je ne suis pas rassurée et tous mes sens sont aux aguets dans ce quasi silence
pesant. Le vieux se met alors à hurler un chant de noël hideux. C’est
inattendu, ça m’a pris à la gorge, j’ai senti mes tripes se resserrer mais
c’est le fond de mon pantalon que j’ai senti saisi par une chaleur mouillée. Le
vieux chante de plus belle et moi je lutte mais mon corps se meut et danse,
danse. Me voir là, rebelle et dansant dans ma noire culotte. J’aperçois deux
ailes se plier et se déplier dans le dos du propriétaire, un halo lumineux
derrière lui : « Mais vieillard ailé, danse et moque toi de ma
culotte ! » Les mots sortent de ma bouche, sans que je ne le
maîtrise. Et voilà le vieillard qui déploie ses ailes et s’envole au-dessus de
moi. Une pluie amère et lourde tombe sur moi. Je danse, je m’élance, je suis
enivrée par ce liquide chaud qui dégouline sur moi. Le halo de lumière a
disparu, le vieillard a disparu et je suis seule, légère, soulagée, me
défoulant dans ma danse endiablée. Je suis bien, détachée. Ma vie est là,
rêvée, dans ce noir gras et rauque.