Le réveil était compliqué. La nuit fut rude après avoir
dansé toute la nuit, Alessandra avait bu plus que de raison. Elle ne savait
plus si elle avait passé la nuit seule ou non, mais elle savait qu'au fond
d'elle-même elle ne pouvait se donner qu'à lui, Alessandro. Bien que leurs
horaires furent décalés elle n'avait de cesse de penser à son volcan d'hidalgo
viril et sans pitié. Combien de fois s'était-elle réveillée en nage, ruisselante,
exhortant à lui asséner l’estocade. Malheureusement à chaque fois elle se
réveillait avant que le glaive ne transperce la bête à cornes. La dernière fois
elle s'était réveillée dans un jeu de miroirs, exposée, feignant de se cacher
des regards mais sachant au fond d'elle-même qu'elle n'en pouvait plus de ce
secret. Le genre de secret qu'on ne peut dire mais qu'on ne peut garder non
plus. Elle était expert-comptable elle avait honte de ses orgies de colonnes de
chiffres, de ces taxes plus obscènes les unes que les autres, de ces fiches de
paye aussi suaves que Girondes. Alessandra ne pouvait cacher son
émoi face à un bilan équilibré. Depuis qu'elle avait croisé le regard de cet
inspecteur du fisc un fantasme l'obsédait : récupérer de la TVA au nez et à la
barbe de l'État. Cette double vie l'obsédait, elle n'en pouvait plus de cette
dualité, mais elle ne pouvait pas décider. Alessandro ou Alessandra? Elle
se leva finalement, s'habilla de ce costume gris. Alessandra laisse la place à
Alessandro. Errant dans la ville, il déambulait de trottoir gauche en trottoir
droit comme on passe des dépenses aux revenus. Il était hagard. Soudain le
choc : il se vit dans sa robe de flamenco rouge, les râbles cambrés, la
poitrine saillante, tortillant du croupion pour exciter la bête à cornes.
Il était partout d'un côté la chevelure folle de l'autre cette queue de cheval.
Il était dans un état second pour la première fois Alessandro voyait Alessandra
et Alessandra se tenait devant Alessandro comment cela était-il possible, par
quel miracle ? Dans ses errances Alessandro avait fini à la Foire du Trône,
forcément il était leur comptable ! Il avait atterri ainsi dans le palais
de la glace. Le labyrinthe avait des propriétés particulières surtout
lorsqu'on s'approchait du mur qui le séparait du train hanté... puis entre les
miroirs Alessandro et Alessandra se mêlaient, s'opposaient, s'aimaient, se
heurtaient. Le catogan succédait à la crinière folle, la robe en laine
rouge se disputait au costume gris anthracite. Les castagnettes chassaient les
calculettes. Ils suffoquaient, la raison les quittait. Partout où ils
regardaient ce n'était que catogans et rubans. Alessandro voulut crier, un son
aigu sortit de sa gorge. Cela réveilla Alessandra qui se mit à râler de sa voix
de ténor. Les visages et les miroirs tournoyaient. La maison se dissolvait dans
leur folie. Il fallait arrêter cela. Alessandro calculait frénétiquement ses
rattrapages de TVA, Alessandra toréait. Elle fonça sur le taureau, hurlant de
sa voix de ténor puis soudain tout se tut. Seuls gisaient au sol des débris de
miroirs, des morceaux de robe et un chouchou baignant dans le sang qui
jaillissait de leur gorge et éventrée par un éclat de verre.