dimanche 10 juillet 2016

Palais des Glaces (eau de rose & gore)


Le réveil était compliqué. La nuit fut rude après avoir dansé toute la nuit, Alessandra avait bu plus que de raison. Elle ne savait plus si elle avait passé la nuit seule ou non, mais elle savait qu'au fond d'elle-même elle ne pouvait se donner qu'à lui, Alessandro. Bien que leurs horaires furent décalés elle n'avait de cesse de penser à son volcan d'hidalgo viril et sans pitié. Combien de fois s'était-elle réveillée en nage, ruisselante, exhortant à lui asséner l’estocade. Malheureusement à chaque fois elle se réveillait avant que le glaive ne transperce la bête à cornes. La dernière fois elle s'était réveillée dans un jeu de miroirs, exposée, feignant de se cacher des regards mais sachant au fond d'elle-même qu'elle n'en pouvait plus de ce secret. Le genre de secret qu'on ne peut dire mais qu'on ne peut garder non plus. Elle était expert-comptable elle avait honte de ses orgies de colonnes de chiffres, de ces taxes plus obscènes les unes que les autres, de ces fiches de paye aussi  suaves que Girondes.  Alessandra ne pouvait cacher son émoi face à un bilan équilibré. Depuis qu'elle avait croisé le regard de cet inspecteur du fisc un fantasme l'obsédait : récupérer de la TVA au nez et à la barbe de l'État. Cette double vie l'obsédait, elle n'en pouvait plus de cette dualité, mais elle ne pouvait pas décider. Alessandro ou Alessandra?  Elle se leva finalement, s'habilla de ce costume gris. Alessandra laisse la place à Alessandro. Errant dans la ville, il déambulait de trottoir gauche en trottoir droit comme on passe des dépenses aux revenus. Il était hagard. Soudain le choc : il se vit dans sa robe de flamenco rouge, les râbles cambrés, la poitrine saillante,  tortillant du croupion pour exciter la bête à cornes. Il était partout d'un côté la chevelure folle de l'autre cette queue de cheval. Il était dans un état second pour la première fois Alessandro voyait Alessandra et Alessandra se tenait devant Alessandro comment cela était-il possible, par quel miracle ? Dans ses errances Alessandro avait fini à la Foire du Trône, forcément il était leur comptable ! Il avait atterri ainsi dans le palais de la glace. Le labyrinthe avait des propriétés particulières surtout lorsqu'on s'approchait du mur qui le séparait du train hanté... puis entre les miroirs Alessandro et Alessandra se mêlaient, s'opposaient, s'aimaient, se heurtaient. Le catogan succédait à la crinière folle,  la robe en laine rouge se disputait au costume gris anthracite. Les castagnettes chassaient les calculettes. Ils suffoquaient, la raison les quittait. Partout où ils regardaient ce n'était que catogans et rubans. Alessandro voulut crier, un son aigu sortit de sa gorge. Cela réveilla Alessandra qui se mit à râler de sa voix de ténor. Les visages et les miroirs tournoyaient. La maison se dissolvait dans leur folie. Il fallait arrêter cela. Alessandro calculait frénétiquement ses rattrapages de TVA, Alessandra toréait. Elle fonça sur le taureau, hurlant de sa voix de ténor puis soudain tout se tut. Seuls gisaient au sol des débris de miroirs, des morceaux de robe et un chouchou baignant dans le sang qui jaillissait de leur gorge et éventrée par un éclat de verre.