dimanche 10 juillet 2016

Palais des glaces (scène de crime & science fiction)


Alfonso n’aurait jamais imaginé se retrouver un jour dans le Palais des Glaces de la Foire du Trône. On avait fait appel à lui pour laver les glaces du labyrinthe des éclaboussures de sang et de cervelles qui empêchaient de comprendre le parcours suivi par le criminel et sa victime. C'était une tâche délicate et dans son excès de maniaquerie, Alfonso mettait un point d'honneur à laisser des vitres impeccables au détriment de l'avancée de son travail : "je suis payé au forfait, il ne tient qu'à moi de décider du temps dont j'ai besoin". Le commissaire Coustel soupirait d'exaspération. Il en tenait une couche celui-là, grand homme, sec et musclé, aux cheveux remplis de gomina. Il faisait plus penser à un danseur de tango avec sa toison noire de jais qu'à un laveur de vitre. La tâche achevée, le résultat était encore plus accablant. On pouvait voir dans le miroir se refléter les membres des corps découpés, des centaines de bras, de jambes, de troncs, de têtes superposées en cascade donnaient l'impression d'un carnage de champ de bataille. A mesure que le commissaire progressait dans le labyrinthe pour relever des indices, Alfonso, derrière, redonnait un coup de raclette car Coustel avait la fâcheuse manie de s'appuyer à la vitre pour enjamber les éléments gisants au sol, laissant des traces de doigts sur son passage, ou se cognait la tête croyant le chemin libre laissant la marque grasse de son front couronner le verre. Le commissaire trouvait d'ailleurs étrange que le laveur de vitre ne soit pas plus choqué par la scène de crime. Pourquoi s’obstinait-il à rester alors que son travail était achevé : "Non tant qu'il restera des traces, je passerai derrière vous !". Etait-ce bien prudent de se retrouver avec un psychopathe dans les pattes alors que lui-même essayait de débusquer un criminel ? Un crissement particulièrement aigue stoppa net le défilé de pensées de Coustel. Bruit persistant comme une lame qui passe sur le verre en continu. Alfonso et le commissaire se regardèrent dans l'espoir d'obtenir de l'autre une invective pour sortir de cette menace qui arrivait grandissant tout droit vers eux. C'est Alfonso qui fit le premier pas et se mit à hurler : "la Passionata!" "la Passionata!", le commissaire voulut le bâillonner mais le bruit strident s'arrêtera net. Alfonso fit volte-face d'une souplesse de danseur argentin, mais sa joie se calma aussitôt quand le crissement retentit de nouveau. L’apparition d’une masse humaine entre les miroirs fit d’abord taire notre laveur de vitre. Des pointes en acier au bout des coudes, le monstre était l'origine du bruit. Le visage pourtant humain de la créature se mit à se déformer sur le rythme de la chanson de Guy Marchand qu'Alfonso entonna à tue-tête. L'estomac du monstre se contractait et se gonflait comme le battement d'un cœur, ce qui avait effet d'hypnotiser le commissaire qui s'avança vers cette source de vie, sous les yeux d’Alfonso qui redoublait d’énergie pour prodiguer sa chanson, il se mit à danser jouant de la raclette à vitres comme d’une arme qu'il faisait tournoyer devant lui. De l'estomac du monstre sortit un hachoir à multiples facettes qui dépeça le corps du commissaire, morceaux qui se rajoutèrent à la scène du crime. Alfonso vit rouge devant les traces giclant de partout, il se saisit de sa raclette, se démantibulant pour faire place nette sur les miroirs, il était rapide souple et d'une telle volonté que le monstre ne pouvait pas l'atteindre, coincé par ses couteaux, il s'immobilisa. Alfonso passa par-dessus lui, lui hurla une dernière fois "la Passionnata" pour l’immobiliser complètement et sortit du Palais des Glaces. La bête se débattait empêtrée dans le verre, elle fit de tels efforts pour se déloger que toutes les vitres se brisèrent et le Palais des Glaces s'écroula sur le monstre, lui embrochant l'estomac, les joues, les yeux, lui transperçant le front pour avoir raison au final de son détracteur.