Alfonso n’aurait jamais imaginé se retrouver un jour dans le
Palais des Glaces de la Foire du Trône. On avait fait appel à lui pour laver
les glaces du labyrinthe des éclaboussures de sang et de cervelles qui
empêchaient de comprendre le parcours suivi par le criminel et sa victime.
C'était une tâche délicate et dans son excès de maniaquerie, Alfonso mettait un
point d'honneur à laisser des vitres impeccables au détriment de l'avancée de
son travail : "je suis payé au forfait, il ne tient qu'à moi de décider du
temps dont j'ai besoin". Le commissaire Coustel soupirait d'exaspération.
Il en tenait une couche celui-là, grand homme, sec et musclé, aux cheveux
remplis de gomina. Il faisait plus penser à un danseur de tango avec sa toison
noire de jais qu'à un laveur de vitre. La tâche achevée, le résultat était
encore plus accablant. On pouvait voir dans le miroir se refléter les membres
des corps découpés, des centaines de bras, de jambes, de troncs, de têtes
superposées en cascade donnaient l'impression d'un carnage de champ de
bataille. A mesure que le commissaire progressait dans le labyrinthe pour
relever des indices, Alfonso, derrière, redonnait un coup de raclette car
Coustel avait la fâcheuse manie de s'appuyer à la vitre pour enjamber les
éléments gisants au sol, laissant des traces de doigts sur son passage, ou se
cognait la tête croyant le chemin libre laissant la marque grasse de son front
couronner le verre. Le commissaire trouvait d'ailleurs étrange que le laveur de
vitre ne soit pas plus choqué par la scène de crime. Pourquoi s’obstinait-il à
rester alors que son travail était achevé : "Non tant qu'il restera des
traces, je passerai derrière vous !". Etait-ce bien prudent de se
retrouver avec un psychopathe dans les pattes alors que lui-même essayait de
débusquer un criminel ? Un crissement particulièrement aigue stoppa net le défilé
de pensées de Coustel. Bruit persistant comme une lame qui passe sur le verre
en continu. Alfonso et le commissaire se regardèrent dans l'espoir d'obtenir de
l'autre une invective pour sortir de cette menace qui arrivait grandissant tout
droit vers eux. C'est Alfonso qui fit le premier pas et se mit à hurler :
"la Passionata!" "la Passionata!", le commissaire voulut le
bâillonner mais le bruit strident s'arrêtera net. Alfonso fit volte-face d'une
souplesse de danseur argentin, mais sa joie se calma aussitôt quand le
crissement retentit de nouveau. L’apparition d’une masse humaine entre les
miroirs fit d’abord taire notre laveur de vitre. Des pointes en acier au bout
des coudes, le monstre était l'origine du bruit. Le visage pourtant humain de
la créature se mit à se déformer sur le rythme de la chanson de Guy Marchand
qu'Alfonso entonna à tue-tête. L'estomac du monstre se contractait et se
gonflait comme le battement d'un cœur, ce qui avait effet d'hypnotiser le
commissaire qui s'avança vers cette source de vie, sous les yeux d’Alfonso qui
redoublait d’énergie pour prodiguer sa chanson, il se mit à danser jouant de la
raclette à vitres comme d’une arme qu'il faisait tournoyer devant lui. De
l'estomac du monstre sortit un hachoir à multiples facettes qui dépeça le corps
du commissaire, morceaux qui se rajoutèrent à la scène du crime. Alfonso vit
rouge devant les traces giclant de partout, il se saisit de sa raclette, se
démantibulant pour faire place nette sur les miroirs, il était rapide souple et
d'une telle volonté que le monstre ne pouvait pas l'atteindre, coincé par ses
couteaux, il s'immobilisa. Alfonso passa par-dessus lui, lui hurla une dernière
fois "la Passionnata" pour l’immobiliser complètement et sortit du
Palais des Glaces. La bête se débattait empêtrée dans le verre, elle fit de
tels efforts pour se déloger que toutes les vitres se brisèrent et le Palais
des Glaces s'écroula sur le monstre, lui embrochant l'estomac, les joues, les
yeux, lui transperçant le front pour avoir raison au final de son détracteur.