Le clapotis de l’eau chlorée frétille à mon oreille,
j’arrive même à entendre à travers mon bonnet de bains quelques bribes de
discussion des nageuses de brasse. Quelques fois ça rend de drôles de
conversations : « Il faut avouer que quand on y goûte une fois,
on y retourne ». Je me retourne brusquement, les deux femmes sont de dos
et continuent leurs longueurs.
Je vais tenter le crawl, j’aime bien les petits battements
des pieds, mais c’est la respiration qui me donne le plus de mal. Un, deux,
trois, je respire, un, deux, trois, je respire, un, deux, trois, gloups, j’avale
la tasse, je me reprends et recommence. Un, deux, trois, je respire, un, deux,
gloups, j’avale un bol entier, ça m’étouffe, ça me surprend. L’eau est coincée
dans ma gorge, je gesticule pour remonter à la surface, mais ça m’entraîne au
fond. J’ai des images curieuses qui viennent à moi. J’imagine la saillie d’une
souris trop craquante. Ca me fait rigoler et ça me relaxe, mais je coule plus
au fond encore. Et là, j’imagine le mulot trop veinard et goguenard qui
voudrait se taper la souris craquante. Ca me donne des envies relapses. Je sens
des membres d’hommes autour de moi. Un bras, une main, une jambe, je délire.
Mais non ! Je sens bien un homme ! Je m’accroche à ses bras en sueur,
dans un ultime geste d’espoir pour ne faire qu’un. Juste un ? Oui, le
sauveur plus le sauvé. Ca fait un tout. Ses bras sont doux et rassurants, je me
sens soutenue et délivrée. Il me pose délicatement sur une serviette, met sa
main sur le haut de ma poitrine pour sentir le pouls. Il doit sentir mon cœur battre,
il y a de quoi, je tombe folle de mon sauveur, mon hercule, mon héro. Il retire
sa main. Mais non, ce n’est pas suffisant ! Moi je veux plus, plus grand,
plus admirable, plus émouvant. J’essaie les relents hoquetant pour qu’il m’assied
et me prenne contre son torse. Moi, je m’imagine dans l’autre sens et je
ressens déjà ses secousses contre ma croupe. N’ayez pas honte, c’est bien ce
que je pense. Si l’humanité n’avait pas l’esprit tordu, notre race se serait
éteinte depuis longtemps.
Finis les petits soins, les marques d’affection, je n’arrive
plus à simuler la naufragée. Il m’a laissée maintenant au vestiaire. Je me
rhabille et j’attends la fermeture de la piscine.
Je le vois sortir, je lui dis : « C’est moi, que
tu as sauvée ». Lui, se sauve à toutes jambes à ma vue, harcelé par toutes
les femmes rescapées, il coure, je coure à mon tour après lui. J’arrête là ma
course, continuer, avancer, courir, jusqu’à plus soif dans la clarté sombre d’un
soupir.