vendredi 20 juin 2014

La tasse

Le clapotis de l’eau chlorée frétille à mon oreille, j’arrive même à entendre à travers mon bonnet de bains quelques bribes de discussion des nageuses de brasse. Quelques fois ça rend de drôles de conversations : « Il faut avouer que quand on y goûte une fois, on y retourne ». Je me retourne brusquement, les deux femmes sont de dos et continuent leurs longueurs.
Je vais tenter le crawl, j’aime bien les petits battements des pieds, mais c’est la respiration qui me donne le plus de mal. Un, deux, trois, je respire, un, deux, trois, je respire, un, deux, trois, gloups, j’avale la tasse, je me reprends et recommence. Un, deux, trois, je respire, un, deux, gloups, j’avale un bol entier, ça m’étouffe, ça me surprend. L’eau est coincée dans ma gorge, je gesticule pour remonter à la surface, mais ça m’entraîne au fond. J’ai des images curieuses qui viennent à moi. J’imagine la saillie d’une souris trop craquante. Ca me fait rigoler et ça me relaxe, mais je coule plus au fond encore. Et là, j’imagine le mulot trop veinard et goguenard qui voudrait se taper la souris craquante. Ca me donne des envies relapses. Je sens des membres d’hommes autour de moi. Un bras, une main, une jambe, je délire. Mais non ! Je sens bien un homme ! Je m’accroche à ses bras en sueur, dans un ultime geste d’espoir pour ne faire qu’un. Juste un ? Oui, le sauveur plus le sauvé. Ca fait un tout. Ses bras sont doux et rassurants, je me sens soutenue et délivrée. Il me pose délicatement sur une serviette, met sa main sur le haut de ma poitrine pour sentir le pouls. Il doit sentir mon cœur battre, il y a de quoi, je tombe folle de mon sauveur, mon hercule, mon héro. Il retire sa main. Mais non, ce n’est pas suffisant ! Moi je veux plus, plus grand, plus admirable, plus émouvant. J’essaie les relents hoquetant pour qu’il m’assied et me prenne contre son torse. Moi, je m’imagine dans l’autre sens et je ressens déjà ses secousses contre ma croupe. N’ayez pas honte, c’est bien ce que je pense. Si l’humanité n’avait pas l’esprit tordu, notre race se serait éteinte depuis longtemps.
Finis les petits soins, les marques d’affection, je n’arrive plus à simuler la naufragée. Il m’a laissée maintenant au vestiaire. Je me rhabille et j’attends la fermeture de la piscine.

Je le vois sortir, je lui dis : « C’est moi, que tu as sauvée ». Lui, se sauve à toutes jambes à ma vue, harcelé par toutes les femmes rescapées, il coure, je coure à mon tour après lui. J’arrête là ma course, continuer, avancer, courir, jusqu’à plus soif dans la clarté sombre d’un soupir.