lundi 21 avril 2014

Semoy, centre logistique

Les flacons défilent sous son nez à toute vitesse, ses yeux suivent de gauche à droite ce mouvement incessant. Les bouteilles de verre dévalent le tapis roulant comme précipitées vers le gouffre du carton, ça débite à une cadence massive. L’image se brouille, un magma opaque se forme. Une sonnerie le sort de sa léthargie. Romuald se lève et lasse sa place à la relève.

Il se frotte les parties sacrées à la base de la moelle épinière. Son dos le lance. Il grimace légèrement et se dirige vers le vestiaire. Dure journée, il enlève sa blouse, sa charlotte de travail, ses chaussures de sécurité et enferme le tout précieusement dans son casier.

Romuald ferme la porte en tôle avec satisfaction. Cette clé qui tourne dans la serrure est comme une délivrance, c’est une journée qui se termine, ou plutôt qui commence, car il est 13H. Il débauche de ses 8H de travail. Il aime être du matin, ça lui laisse tout l’après-midi pour son activité préférée.

Il quitte Semoy dans son automobile, et parcourt les départementales à travers la Beauce, ces grandes plaines infinies le réconfortent, c’est plat, net, on y voit à des kilomètres et seuls quelques arbres par-ci par-là permettent de juger de la distance. Une odeur acide et forte lui remplit les narines, il ouvre la fenêtre pour mieux sentir encore les effluves de la sucrerie à betteraves qu’il vient de dépasser. Il arrive enfin à Romorantin, il avance doucement dans ce patelin qu’il connait par cœur. Il prend à gauche le sentier terreux qui le mène tout droit vers son endroit à lui, que lui seul connaît : les bords de l’étang.

Il sort de son véhicule, se dégourdit les jambes, se soulage allègrement les intestins au grand air, sort son équipement de pêcheur et s’installe à son habitude. Il met les cannes sur ses supports, enclenche le détecteur de mouvement, se cale dans son fauteuil en toile et regarde l’eau de l’étang, les roseaux et tout l’horizon dégagé, sa voiture dans son dos. Le paradis sur terre. Après avoir enfilé son saucisson beurre et déglingué son litron il somnole à son aise. Un bip aigu le réveille net. Il saute sur ses pattes et se précipite pour tirer sa canne, mais voilà qu’un individu l’a devancé et se bat contre la carpe de 30 cm à sa place à lui, Romuald. Il est fou, il n’en revient pas. Le gars lui arrache sa prise de la journée. Il le regarde avec furie, le gars se retourne hilare, il a la gueule cassée. Romuald perd une seconde sa raison mais déjà il est assommé et envoyé dans l’eau une pierre accrochée à ses pieds.

L’usurpateur prend ses papiers, sa bagnole et quitte Romorantin pour la route vers la Belgique ; il passe Thionville et le pic de l’église qui regarde d’un œil noir la route des Belges.