Il se frotte les parties sacrées à la base de la moelle
épinière. Son dos le lance. Il grimace légèrement et se dirige vers le
vestiaire. Dure journée, il enlève sa blouse, sa charlotte de travail, ses
chaussures de sécurité et enferme le tout précieusement dans son casier.
Romuald ferme la porte en tôle avec satisfaction. Cette clé
qui tourne dans la serrure est comme une délivrance, c’est une journée qui se
termine, ou plutôt qui commence, car il est 13H. Il débauche de ses 8H de
travail. Il aime être du matin, ça lui laisse tout l’après-midi pour son
activité préférée.
Il quitte Semoy dans son automobile, et parcourt les
départementales à travers la
Beauce , ces grandes plaines infinies le réconfortent, c’est
plat, net, on y voit à des kilomètres et seuls quelques arbres par-ci par-là
permettent de juger de la distance. Une odeur acide et forte lui remplit les
narines, il ouvre la fenêtre pour mieux sentir encore les effluves de la
sucrerie à betteraves qu’il vient de dépasser. Il arrive enfin à Romorantin, il
avance doucement dans ce patelin qu’il connait par cœur. Il prend à gauche le
sentier terreux qui le mène tout droit vers son endroit à lui, que lui seul
connaît : les bords de l’étang.
Il sort de son véhicule, se dégourdit les jambes, se soulage
allègrement les intestins au grand air, sort son équipement de pêcheur et
s’installe à son habitude. Il met les cannes sur ses supports, enclenche le
détecteur de mouvement, se cale dans son fauteuil en toile et regarde l’eau de l’étang,
les roseaux et tout l’horizon dégagé, sa voiture dans son dos. Le paradis sur
terre. Après avoir enfilé son saucisson beurre et déglingué son litron il somnole
à son aise. Un bip aigu le réveille net. Il saute sur ses pattes et se
précipite pour tirer sa canne, mais voilà qu’un individu l’a devancé et se bat
contre la carpe de 30 cm à sa place à lui, Romuald. Il est fou, il n’en revient
pas. Le gars lui arrache sa prise de la journée. Il le regarde avec furie, le
gars se retourne hilare, il a la gueule cassée. Romuald perd une seconde sa
raison mais déjà il est assommé et envoyé dans l’eau une pierre accrochée à ses
pieds.
L’usurpateur prend ses papiers, sa bagnole et quitte
Romorantin pour la route vers la
Belgique ; il passe Thionville et le pic de l’église qui
regarde d’un œil noir la route des Belges.